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Une victoire pour la révolution

ll existe bien-sûr plusieurs lectures possibles des évènements selon les tendances politiques de chacun. Le président du parti du mouvement islamique a rappelé, et on ne peut le nier, que c'était la promesse de départ de son parti, – de ne pas exiger l’application de la charia –, bien avant les élections, et que sa dernière décision est bien conforme à son engagement électoral. Il est probable aussi que ses partenaires de la coalition, du centre gauche, n'auraient pas accepté que la charia soit mentionnée comme unique et principale source de législation dans le pays et que l’accord s’est fait sur ce point lors des premiers pourparlers entre les trois formations, avant même de discuter la composition du futur

gouvernement. La revendication de la charia, reprise en grande pompe et beaucoup de bruits par des courants religieux, était d'autant plus superflue que jamais le législatif tunisien n'a écrit une seule ligne contraire à la charia depuis l'indépendance, jamais un magistrat n'a osé passer outre ses lois et règlements. La question de la charia dans la constitution était un leurre. Ghannouchi n'avait pas tort en affirmant que l'article 1 impose, automatiquement, le respect de la loi religieuse dans tout code juridique, toute législation future. C'était aussi l'avis de certains juristes non nahdhaouis, comme Kais Said ou même Fadhel Moussa qui ont dit, à peu près, la même chose. Les dirigeants du parti du mouvement islamique ont peut-être laissé faire quelques ténors de l'aile radicale de leur mouvement qui, c’est possible, flirtent avec des salafistes et des associations religieuses extrémistes. Ils ont peut-être attendu de voir la réaction générale de la population et de l'opinion publique à la proposition d'inclure la charia dans la constitution. Ce n'est pas blâmable en politique de lancer des ballons d'essais avant de prendre une décision. Mais il faut par contre, à mon avis, leur rendre hommage d’avoir finalement choisi, avec courage, de renoncer à cette revendication et de se ranger du côté de la majorité des tunisiens qui nourrissait quelques appréhensions vis-à-vis d'une telle exigence et craignait, à juste titre, qu'elle ne donne lieu, plus tard, à des excès d'interprétation. Le parti du mouvement islamique doit, ll ne faut pas l'oublier, tenir compte d’une branche droite, conservatrice, qui est favorable à une application stricte de la religion et d’une frange de ses partisans, maximalistes, proches ou sympathisants du courant salafiste. La bonne nouvelle, si on se fie aux informations, est que cette aile semble peu influente puisque, finalement, la décision d'opter pour l'article 1 a été prise avec une large majorité au sein du comité constitutif de l'organisation (53 pour et 13 contre). La faction modérée du mouvement, avec pour chef de file, le président du parti et son chef spirituel ne peuvent, contrairement à ce que l'on pense, courir le risque d'un échec de la transition démocratique. Cela revient à confirmer, grandeur nature, qu’islam et démocratie sont incompatibles, ce qui est à l’opposé de la thèse qu’ils défendent. En effet le mouvement islamique tunisien, parmi les plus modérés du monde, est l'instigateur, avec les islamistes turcs et marocains, d'une tendance politique, née en exil, en Angleterre, le berceau de la démocratie, qui appelle à l'acceptation du jeu démocratique, des élections, de l'alternance au pouvoir etc. L'échec de l'expérience tunisienne constituera un sérieux revers pour tous les penseurs de l'islam politique adeptes d'une telle école, fortement critiquée par l'aile classique, orientale, sunnite, en Egypte et Arabie saoudite. Il est évident que les salafistes ont causé beaucoup de tort au parti du mouvement islamique. Il est possible aussi que le gouvernement ait pêché par un excès de laxisme ou d'hésitations. Il était clair que ces groupes de salafistes barbus, à l’air effrayant, qui sillonnaient les rues, d'une façon clandestine, et surgissaient à l'improviste de chaque coin pour lancer des cris de guerre au milieu d'une foule paisible, médusée et hostile, étaient fortement manipulés par différentes forces de l'intérieur et de l'extérieur du pays, qui ne souhaitent pas l’aboutissement de la révolution. Ils faisaient, finalement, le jeu de la contrerévolution qui, les médias aidant, a exploité au maximum le spectre de l'intégrisme religieux tout en poussant à l'amalgame, facile, entre le mouvement salafiste et le mouvement d'inspiration islamique, modéré et pro démocratique. Le climat crée, des plus délétères, préparait en fait l'opinion publique afin qu'elle accepte sous la menace, et de guerre lasse, le retour des politiques de l'ancien régime, les symboles de la vieille caste qui fournissait les dirigeants et l'élite politique du pays et qui s'était rendue coupable de graves délits de corruption et d'abus de pouvoir et que le peuple a fini par rejeter, préférant, lui, au contraire, le risque d'un régime intégriste aux tortionnaires. Il les rejettera, probablement, de nouveau, aux prochaines élections. Je pense, sincèrement, et j’attribue le mérite de cette heureuse évolution, à la maturité de la population tunisienne, toutes tendances politiques confondues, que nous, les tunisiens, modernistes, islamistes, de gauche ou du centre, qui avons cru et croyons encore à la révolution et qui luttons pour la réalisation de ses objectifs, nous avons remporté une victoire décisive et importante et nous avons franchi un grand obstacle sur le chemin d’une Tunisie, plurielle, démocratique qui respecte sa diversité, les droits et la liberté de ses citoyens. Nous venons, en effet, de déjouer l’un des pièges les plus redoutables, et les plus classiques, malheureusement, que les ennemis du monde arabe et musulman ont appris à manipuler : celui de la religion. Aujourd’hui il est clair pour nous tous que l’Islam n’est ni le problème ni la solution et qu’il s’agit pour nous de construire un nouveau système politique, digne de notre peuple qui a clamé d’une seule voix qu’il est désormais souverain, maître de sa destinée et qu’il entend le rester.