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L’impasse

Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ! Les tunisiens n’ont plus de raison de s’angoisser. Ils doivent se débarrasser de leurs craintes et incertitudes, oublier tous les tracas du temps de la Troïka et voir la vie en rose.

C’est l’essentiel du message, que des médias, proches du nouveau pouvoir, transmettent, ces derniers temps, à la population. Les bulletins d’informations, les commentaires, les interventions des experts, se veulent, tous, rassurants: Le pays est entre de bonnes mains. Une dernière enquête essaye de convaincre les esprits chagrins, les rabat-joie, les sceptiques, qui en doutent encore: Plus de 70% de leurs concitoyens ont exprimé leur grande satisfaction quant au rendement des deux Présidences, des Palais de Carthage et de la Kasbah.

Malgré les efforts déployés, avec beaucoup de savoir-faire, le message a, cependant, beaucoup de peine à passer et à distraire les tunisiens d’un quotidien sordide, impossible à ignorer ou fuir. La situation sociale est, en effet, très délétère : les taux de la pauvreté et du chômage demeurent très élevés, les prix des produits de première nécessité sont toujours à la hausse, les grèves se multiplient, la criminalité augmente. La qualité des prestations des services publics continue à se détériorer.

Il y a, peut-être, cependant, une part de vérité dans les résultats du sondage publié : une majorité de la population veut garder espoir. Elle est contrainte, faute de choix, de faire confiance à la coalition actuelle, qui regroupe quatre partis de droite. Pas un seul tunisien ne veut penser aux conséquences de son échec, pourtant probable. Il y a une conviction générale, savamment entretenue par les médias, que le parti majoritaire, qui domine, actuellement, l’Assemblée des Représentants du Peuple, est la seule et ultime chance pour éviter une évolution, inéluctable – en raison de l’intensité des dissensions et de la lutte pour le pouvoir, entre différentes factions politiques–, vers le chaos et la guerre civile. Pour sortir d’une conjoncture catastrophique, redresser la situation économique, et affronter, d’une façon efficace, le péril terroriste, personne, par contre, ne se fait d’illusions quant aux compétences réelles, politiques, de gestion et de commandement des chefs et principaux dirigeants, vainqueurs du  dernier scrutin. Tous, ou leurs représentants, actuellement au gouvernement, et dans le staff Présidentiel, semblent attendre une inspiration de l’extérieur, pour affronter les multiples problèmes, qu’ils ont la charge de résoudre. Même ceux dont le champ de responsabilité relève du domaine social, et exige une solution de l’intérieur, la réforme du système de l’éducation, de la santé ou de la justice, par exemple. Cet aveu d’incompétence de la nouvelle équipe au pouvoir, dont les principales figures ont, pourtant, fait de leur expérience et de leur savoir-faire, leur principal atout électoral, est consternant. Il s’est traduit, en pratique, par une totale dépendance de l’étranger, encore plus marquée et plus intense que sous l’ancien régime, et qui a donné lieu à des situations tragi-comiques où l’Etat tunisien s’est ridiculisé dans des prises de position contradictoires, et des attitudes, inédites et très insolites  dans les annales diplomatiques; face, par exemple, aux derniers évènements en Libye et les incursions de rétorsion de l’armée égyptienne à l’intérieur du territoire de ce pays. Sur le plan intérieur, c’est le blocage. Les ministres font du surplace, essayant de gagner du temps, et de donner le change par la multiplication de visites inopinées et de vagues promesses de réformes. L’insuffisance de la plupart d’entre eux est flagrante.

La situation actuelle dans le pays n’est pas nouvelle. Elle est celle, en plus sombre et plus dramatique, qui prévalait sous l’ancien régime. Ce dernier est mort et enterré. Mais la Tunisie, telle qu’il l’avait laissée n’a pas beaucoup évolué. La frange la plus aisée, la plus influente, politiquement, la plus puissante, économiquement, celle qui a toujours su garder d’étroits liens avec l’étranger, très conservatrice, malgré son discours pseudo-libéral, pseudo-moderniste, continue à s’opposer à toute véritable réforme, en profondeur, qui risque de mettre en danger un équilibre social et régional, injuste, quasi féodal, qui sert, cependant, au mieux ses intérêts. Elle continue, sans avoir, apparemment, rien appris de ses erreurs passées, à vouloir résister à de violents vents de changement et à ignorer toutes les mutations qui ont, totalement, transformé, sur le plan intérieur, la physionomie de la population et de ses principales composantes, et sur le plan extérieur, l’équilibre géopolitique dans le monde et dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Vieillie, sclérosée, incapable d’imaginer un nouveau projet pour le pays, elle reste prisonnière de ses convictions et certitudes, totalement désavouée par de nouvelles générations, très déçues, qui continuent à ignorer un système politique dont ils continuent à en être totalement exclus, au profit de leurs ainés, dont les recettes, ont largement fait leur temps.

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