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L’ancien Establishment face à ses vieux démons

Les derniers développements au sein de Nidaa Tounès ont dévoilé, au grand jour, l’intensité  des dissensions entre ses deux principaux clans. Elles opposent les  « démocrates », de gauche, à des rescapés de l’ancien Rassemblement Constitutionnel Démocratique, qui ont rejoint le noyau des fidèles à la famille Essebssi et de ses représentants, père et fils. Le groupe comporte, aussi, des  hommes  d’affaires  qui,  grâce  à  leur  soutien  décisif,  financier  et médiatique, ont permis à Nidaa Tounès de remporter les deux derniers scrutins. Ce parti concentre, désormais, entre ses mains les pouvoirs de l’exécutif  et  du  législatif.  Aujourd’hui,  ceux qui l’ont mené à la victoire, cherchent, une  fois l’épreuve électorale passée, à évincer, des postes clés qu’ils occupent, des alliés, devenus inutiles et encombrants.

En réalité,  ce qui unit les deux parties belligérantes est bien plus fort de ce qui les sépare. Toutes les  deux se  réclament, par  des  liens  de  sang,  par  alliance  ou  par snobisme,  de  l’aristocratie  bourgeoise . La vieille classe, aisée et raffinée, des notables du  pays,  qui habitait l’intérieur des villes, et derrière ses grandes portes, tout près du palais beylical et de sa descendance, et qui vouait au mode de vie occidental une admiration sans fin, toujours aussi puissante, continue à dominer la vie politique du pays, et à fasciner aussi bien les riches roturiers, que l’élite séculière, regroupée sous la bannière, ambiguë, des « démocrates ». Cette dernière  représente une  minorité  d’artistes,  intellectuels,  universitaires  et journalistes, qui ont toujours vécu à l’ombre du pouvoir, profitant de ses largesses. Discréditée, isolée, elle a beaucoup perdu, de son prestige et autorité morale, scientifique et culturelle. Ses détracteurs lui reprochent ses nombreuses compromissions avec la dictature et la détérioration flagrante du niveau général des universités du pays, dont elle domine les conseils scientifiques. Elle doit faire face, aujourd’hui, à une autre menace, qui risque de lui ravir sa place privilégiée, de clientèle favorisée du pouvoir. Les islamistes et une nouvelle classe d’hommes d’affaires, qui ont réussi  à  tisser des liens étroits avec les milieux de finance étrangers, se sont imposés comme un élément incontournable de la nouvelle équation tunisienne.

La  dernière  fronde  à  Nidaa  Tounès,  a,  en  réalité,  comme  toile  de  fond,  le rapprochement,  vu d’un très mauvais  œil,  entre ce parti,  les islamistes,  et  un groupe  d’hommes  d’affaires,  d’origine  modeste,  qui  ont  réussi  à  amasser  de grandes fortunes, souvent grâce à des activités commerciales à l‘étranger. Ces nouveaux venus, issus d’une classe sociale moyenne, parfois pauvre, provoquent une violente réaction de rejet dans le clan des démocrates. La réconciliation avec les mouvements islamistes, et leur reconnaissance, comme une importante force politique du pays, risque, en effet, de les priver de leur carte maîtresse et moyen essentiel d’existence, qui a fait leur fortune politique : la défense des valeurs occidentales contre le péril religieux. L’émergence du terrorisme a, aussi, subitement, fait passer au second plan leur rôle, purement idéologique, de propagandistes, défenseurs de l’ordre établi et son orientation pseudo moderniste, au profit d’un rôle plus crucial, plus concret, qui est la défense du pays contre des groupes armés, que seul  l’appareil  sécuritaire et  l’armée sont  en mesure d’assurer.  L’apparition de nouvelles fortunes, a, également, provoqué une guerre déclarée entre de puissants magnats, dont l’emprise sur la vie politique du pays est spectaculaire. Certains d’entre eux, essayent, par le biais de leurs fidèles, parmi les démocrates, de faire main basse sur Nidaa Tounès et ses instances dirigeantes et d’écarter des adversaires, qui cherchent à le rejoindre ou à le contrôler.

Les remous au sein de Nidaa Tounès sont symptomatiques de la  profonde   crise qui sévit dans les milieux de l’ancien establishment du pays,  face  à  des  changements  importants  qui  ont l’ont fortement déstabilisé. Les « démocrates » ne rejoindront pas l’opposition à côté du  Front  Populaire ou d’autres partis,  idéologiquement  proches,  du centre-gauche.  Ils sont déterminés à obtenir la part du gâteau, qui leur revient, après la chute de la Troïka. L’intervention du Président de la République n’a, apparemment, pas suffi à rétablir l’ordre. Il est probable que la crise s’accentue d’ici le mois de juin, date du congrès du parti, et que les règlements de compte et les coups bas se poursuivent, dans une ambiance de grande incertitude sur la succession de Caid Essebssi, père. L’ancien establishment, qui vient, à peine de reprendre le pouvoir, a tout intérêt à trouver, rapidement, un arrangement, entre ses différents clans, au risque de voir les islamistes, et d’autres formations de l’opposition, lui damer le pion et lui arracher la partie. Ils sont loin d’être à l’abri d’un check mat, fatal, asséné par le Mouvement de Peuple Citoyen, et son fondateur, l’ancien Président de la République, qui a la réputation d’un redoutable joueur d’échec.

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