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Une justice gangrénée

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Je ne connais pas Imed Dghij. Mais, en apprenant la sentence prononcée à son encontre, par le tribunal de première instance de Tunis, j'ai, tout d'un coup, eu les symptômes, bien familiers, du stress des années de braise. La peur, sous l'ancien régime, était quotidienne, sourde, diffuse, pesante, inspirée par ces milliers, dizaines de milliers, de tristes individus, qui, au service du dictateur, complotaient, fabriquaient des preuves, intentaient des procès, et obtenaient des condamnations contre des innocents, avec une facilité déconcertante. J'ai, rapidement, réalisé, que la nébuleuse politico-criminelle, qui sévissait avant la révolution est restée intacte, et que sa machine infernale est toujours opérationnelle. 
Le procès Imed Dghij est moche, laid, primaire. C'est un procès d'opinion, d'idées, de haine, de préjugés de classe. L'arrestation d'Imed ressemblait à un règlement de compte, une expédition punitive. Elle s'était déroulée dans son quartier, devant ses amis. Selon plusieurs témoignages concordants, elle fût menée par une impressionnante force – était-elle mandatée ? –, armes à la main, cagoules, plein d'injures et de gros mots. L'interpellé fut trainé par terre, frappé, à la tête et au visage. Pourtant il n'avait opposé aucune résistance. Rien dans ses antécédents, non plus, qui laissait supposer qu'il pourrait s'agir d'un dangereux terroriste ou malfaiteur. Son tort est d'appartenir à un quartier pauvre, mais fier et rebelle, qui a été parmi les premiers à se soulever contre la dictature. Bien d'autres gavroches, certains parmi les blessés de la Révolution, ont été harcelés ces derniers temps, interpellés, parfois kidnappés, en pleine rue. Quelque uns ont été condamnés à de lourdes peines. 
Notre système judiciaire est gangréné, gravement malade. Ce n'est un secret pour personne. On continue à condamner des innocents avec la même allégresse et légèreté qu'avant. On continue à émettre des verdicts, à la demande, sur un simple coup de fil. De graves défaillances que l'autorité de tutelle semble incapable d'y remédier. Beaucoup de nonchalance et de passivité ont caractérisé, jusqu'à présent, l'attitude de la société civile et des partis politiques, face à cette très grave et alarmante situation. 
Le jugement rendu à l'encontre de Imed a suscité très peu de réactions ou de commentaires dans le pays. Les médias, les associations de défense des libertés et des droits de l'Homme l'ont totalement ignoré. Rien à voir avec la mobilisation suscitée par le procès des trois policiers accusés de viol contre une jeune femme ou de l'auteur présumé d'un attentat à la pudeur, commis dans un jardin d'enfant, sur une fillette. Pourtant, dans les deux cas, il ne s'agissait que d'une affaire de droit commun. Rien à voir, non plus, avec la mobilisation internationale en faveur de Jabri ou Seboui. 
Le nombre des hommes politiques du pays, qui ont osé dénoncer les conditions du procès, se compte sur les doigts de la main. Les avocats qui se sont portés volontaires pour défendre l'inculpé, très peu nombreux, ont brillé par leur extrême timidité. Les partis qui prétendent défendre les libertés, les droits de l'homme et vouloir en finir avec les injustices de l'ancien régime et ses simulacres de procès, ont adopté un profil bas, très bas. 

Le jugement émis contre Dghij traduit une terrible et très inquiétante réalité, qu'on ne peut, hélas, nier. C'est toujours la loi du plus fort en Tunisie. Le système laissé par le dictateur, fonctionne encore, et à merveille. Le pays est entre les mains d'une poignée de seigneurs de guerre, mafieux, qui l'ont kidnappé, en soudoyant sa justice, ses médias et sa supposée élite. Ils continuent à faire régner leur loi sur tout un peuple et ses représentants légitimes, qui se sont révélés, jusqu'à maintenant, incapables de le libérer des mains de ses ravisseurs.

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