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La guerre des mosquées n'aura pas lieu !

Elle peut sembler surréaliste, cette scène de toute une brigade des forces de l'ordre, mobilisée pour empêcher un citoyen d'officier une prière de quelques dizaines des habitants de son quartier, ou de prononcer une prêche religieuse, de quelques minutes. Elle est d'autant plus insolite qu'elle se déroule dans un pays où une nouvelle constitution, de quelques mois, à peine, qui garantit deux des libertés fondamentales, celles de l'expression et du culte, vient d'être votée à une très large majorité.

Ces interventions musclées des forces de l’ordre sont, officiellement, justifiées par la nécessité de protéger les lieux de culte des agissements de certains éléments subversifs, qui tentent de les utiliser à des fins criminelles ou terroristes ou pour la diffusion d'un discours haineux et intolérant. Elles ne sont que la manifestation la plus spectaculaire d'une campagne plus vaste, menée, d'une façon conjointe, et avec beaucoup de zèle et de tapage médiatique, par les ministères des affaires religieuses et de l'intérieur.

Officiellement, elle a pour but de récupérer les mosquées restées hors contrôle, tenues par de dangereux extrémistes religieux. En réalité, d'une façon totalement fallacieuse, certaines parties politiques, cherchent à créditer la thèse d'une société tunisienne dominée par des courants religieux, violents, agressifs et moyenâgeux, qui constituent une menace sérieuse, non seulement pour une minorité laïque, éclairée et progressiste, mais, également, pour la modernité du pays, son patrimoine culturel et historique et les droits et libertés individuels de ses habitants. Les attaques contre les mausolées, les assassinats, menés au nom de la religion, qui avaient, ponctuellement, marqué la vie politique du pays, ces trois dernières années, n'avaient pas d'autre but que d'alimenter la peur, la méfiance des lieux de culte et de ceux qui les fréquentent et d'exaspérer la bipolarisation au sein de la société.

La révolution tunisienne a su, jusqu'à maintenant, empêcher ses ennemis d'exploiter, à ses dépens, des tendances religieuses rigoureuses, minoritaires, dans le but de porter atteinte à son caractère progressiste et de pouvoir l'accuser, à tort, d'obscurantisme. Pour éviter ce redoutable piège, ces courants, pour la plupart pacifiques, ont accepté de s'organiser en partis politiques, et ont offert à leurs adeptes, le plus souvent jeunes, peu expérimentés, de condition socio-économique modeste, un espace légal, qui a permis de les encadrer et de les protéger des manipulations des éléments de la police secrète de l'ancien régime, et de certains services de renseignements étrangers. Les groupes de jeunes hommes barbus, en accoutrement afghan, sillonnant les villes, qui ont envahi la rue, quelques mois après la révolution, ont pratiquement disparu. Les profanations des lieux de cultes et des mausolées se font de plus en plus rares. Les exactions contre les artistes, les attaques contre les galeries d'art et les salles de spectacles ne représentent plus qu'un lointain et mauvais souvenir. La plupart de ces actes ont été conduits par des barbouzes de l'ancien régime et financés par des hommes d'affaires véreux et certaines chancelleries étrangères.

La tentation de souffler, à nouveau, sur le feu de la bipolarisation et  de raviver sa flamme est grande, aujourd'hui, avec l'approche des élections. Rien n'est fait pour contrecarrer ce qui ressemble à un début d'une campagne criminelle et très dangereuse, de haine et de diabolisation, dont les conséquences peuvent être dramatiques sur l'unité de notre pays et sa cohésion sociale. Menée dans le sillage de la lutte contre le terrorisme, et sous sa couverture, elle vise, en réalité, à aggraver une fracture entre  deux sociétés, l'une qu'on flatte, qu'on glorifie, et une autre, pouilleuse, pauvre, démunie, arriérée, obscurantiste, qu'on méprise, qu'on accuse de tous les maux du pays, qu'on terrorise. Ainsi, on justifie, on banalise, les abus, les vexations, les arrestations arbitraires, les violations des droits de l'homme. On retourne à des pratiques chères à l'ancien régime, qui traitait les citoyens d'une façon inégale, selon leur lieu de résidence, leur appartenance sociale, leurs idées et convictions politiques. Un ordre totalitaire, intolérant, oppressif, honni, chassé par la révolution, cherche à s'instaurer, à nouveau, par la force et la coercition. Le nouveau gouvernement, la Présidence de la République, les députés de la Constituante, des chefs de partis, les activistes de la société dite civile, de la Ligue des Droits de l'Homme, les responsables des instances de contrôle sur les medias, sont, tous, responsables, par leur silence complice et coupable, de cette terrible et dramatique évolution.

La guerre des mosquées que certains essayent de déclencher en Tunisie, n'aura pas lieu. Le débat est, aujourd'hui, essentiellement politique, et on ne peut que s’en réjouir. La bipolarisation apparait, de plus en plus, comme une grotesque manœuvre de diversion, qui vise à détourner la population de son vrai combat pour la dignité, la justice et le développement. Ce n'est, certainement, pas un hasard, que certains partis, qui prônent une application rigoureuse des préceptes de l'islam et rejettent la séparation entre la religion et la politique, rejoignent, progressivement, de nombreuses formations progressistes en des positions et un discours politiques qui dénoncent la mondialisation et ses effets pervers, le capitalisme financier et ses abus, et la mainmise des multinationales sur les richesses du pays et ses ressources minières. Une évolution remarquable qui n'est pas sans rappeler celle de certains religieux de l'Amérique latine, et qui les place, sur certains points, au devant de la lutte pour le développement du pays et contre les nombreuses inégalités sociales et injustices, qui constituent, en fait, l'unique source du danger qui le menace, réellement.

 

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