You are here

Vers une dictature Hallal

Ce n'est jamais sans intérêt, pour des adversaires politiques, que de se réunir, de se voir, de se côtoyer, de se parler, de mesurer la distance qui les sépare et de découvrir ce qui pourrait les rapprocher. Discuter, négocier, est un excellent moyen pour désamorcer les crises, réduire les tensions, relativiser les différends et nuancer les positions les plus extrêmes. Cela évite, également, la rupture et diminue le risque de la surenchère, des malentendus, des rancunes et des ressentiments, qui peuvent aboutir à un affrontement violent, parfois meurtrier, destructeur. 

Personne ne peut nier les vertus du dialogue. Tous les reproches qu'on peut faire aux pourparlers actuels entre le Troïka et l'opposition peuvent paraître superflus, de peu d'importance, si l'on prend en compte toutes ces considérations. Cependant peut-on affirmer que cette voie est toujours salutaire, même lorsqu'il ne s'agit que d'une manœuvre dilatoire destinée à gagner du temps, à anesthésier l'adversaire ou le mystifier, et l'amener à baisser sa garde ou à céder sur des points essentiels, contre de fausses promesses ou sous la pression et le chantage ? Il y a de ces négociations qui ne sont destinées, en réalité, qu'à dicter au vaincu les conditions de sa réédition. Il est, peut-être, utile, à ce sujet, de rappeler que le dialogue national s'est imposé après deux remarquables évènements, l'assassinat de M. BRAHMI et le coup d'Etat militaire en Egypte, qui avaient doté l'opposition d'un précieux et important avantage sur la Troïka. Au départ, il ne s'agissait, nullement, d'éviter l'impasse, le blocage, de chercher un compromis. L'opposition était convaincue qu'elle était, désormais, en mesure de dicter à ses adversaires les termes d'une capitulation, en bonne et due forme. Il n'était nullement question d'un modus vivendi, qui devrait permettre à chacune des parties d'avoir son mot à dire et de ne pas se sentir exclue ou marginalisée. 

Aujourd'hui, les rôles semblent inversés. Ceux qui ont, un peu vite, crié victoire, commencent à se rendre compte que le vent est en train de tourner, à leur désavantage. Ils ne sont plus en position de force. Ils ont, en effet, laissé passer une occasion inespérée d'imposer leur volonté à une coalition aux commandes, très affaiblie par une série d'attentats meurtriers, qu'elle n'a pas su prévoir ni éviter. Leur hésitation a fini par leur coûter la sympathie et le soutien des étrangers, hostiles au nouveau régime tunisien, issu des dernières élections. Le facteur temps a joué en faveur de ce dernier. Peu à peu le choc et les sentiments de colère et d'indignation suscités, chez la population, par les lâches attaques terroristes se sont estompés. Par une série de mesures sécuritaires, le pouvoir est arrivée à rassurer, aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du pays, sur sa capacité à faire face, efficacement, au danger terroriste et à déjouer ses plans machiavéliques de déstabilisation du pays. 

Les points faibles et les contradictions de l'opposition se sont, en même temps, peu à peu dévoilés. Elle fut minée de l'intérieur par Nidaa Tounès et son président, Béji Caid Essebsi, qui a réussi à la mettre sous sa coupe et l'exploiter pour réaliser ses secrets desseins. Il a, sciemment, affaibli le front populaire, son aile radicale et la plus populaire, en le reléguant au second plan. Il espèrait, sans doute, ainsi, convaincre les islamistes d'accepter le partage de l'exécutif, et lui céder la présidence de la république, qui demeure son unique et principale obsession. La gauche, en cédant le leadership à une droite, aux relations très suspectes avec l'ancien régime, en abandonnant la défense des déshérités des zones défavorisées, en mettant en sourdine ses revendications sociales, a été reniée par sa base, totalement désemparée. L'UGTT a fait un mauvais calcul. En se taillant un rôle, sur mesure, de parrain officiel du dialogue national, elle s'est enlisée dans une situation où elle est contrainte à observer une stricte neutralité, sans pouvoir intervenir pour imposer aux différents protagonistes une solution de rechange, en cas d'un blocage des pourparlers. Ballotée entre deux camps aux positions extrêmes, elle semble, de plus en plus, incapable à remplir le rôle d'arbitre qu'elle a voulu jouer, et qui s'est révélé bien au dessus de ses moyens. Certaines fédérations syndicales et associations essayent de faire remonter la pente à une gauche en déroute, par des grèves sectorielles, dont la portée politique demeure très ambigüe. 

La Troïka a réussi à gagner du temps, à reprendre son souffle et affaiblir ses adversaires. La démission du gouvernement est, aujourd'hui, liée à l'adoption d'une nouvelle Constitution, d'une loi électorale et à l'élection des membres de l'Instance Supérieure Indépendante des Elections. La Constituante a repris ses travaux après le retour des députés dissidents, dont la marge de manœuvre a été, singulièrement, limitée par les derniers amendements du règlement intérieur de l'Assemblée. 

Après avoir corrompu la gauche, Caid Essebsi, continue sur sa lancée, en cherchant à imposer son deal aux islamistes, encore tiraillés entre une loyauté, pleine d'embûches, aux principes de la révolution et à leurs électeurs et une alliance, contre nature, avec les caciques de l'ancien régime, qui, espèrent-ils, peut les prémunir des menées subversives de leurs ennemis, à l'intérieur et à l'extérieur du pays. Entre-temps, une féroce campagne médiatique, beaucoup d'argent et des sondages truqués essayent de vendre au tunisien la même marchandise, avariée, de la dictature, dans un emballage, cette fois, hallal.

Group content visibility: 
Use group defaults