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La cinquième colonne

Le scénario est bien classique, archi-connu. Dans un espace public, un moyen de transport en commun, une consultation, d'un médecin ou un chirurgien dentiste, au milieu d'une file d'attente, devant une caisse d'un supermarché, un étalage de marchandises ou un guichet d'administration, on déclenche, habilement, une conversation, des plus banales, avant de l'orienter, rapidement, sur la situation politique dans le pays.

Les initiateurs de ces forums de discussion, d'un genre particulier, sont des hommes, rarement des femmes, adultes, d'âge mûr, parfois plus jeunes, de beaux parleurs, bien rompus à ce genre d'exercice, qui agissent, souvent, en binôme. Leur astuce est de garder un air innocent, spontané, celui d'un citoyen lambda, apolitique, qui exprime, d'un air sincère, touchant, un ras le bol général. L'augmentation vertigineuse des prix, la détérioration rapide du pouvoir d'achat, la corruption des nouveaux responsables, reviennent en leitmotiv et servent, souvent, à introduire un message principal, objet de toute l'opération, lancé en guise d'une conclusion finale, comme une évidence, qui s'impose d'elle même : vivement le retour au statu quo ante !

Cette pratique, bien connue, vieille comme le monde, a été largement utilisée par d'anciens indics et provocateurs de la police secrète, souvent, membres, également, des cellules destouriennes, pour sonder les opinions de la population et repérer les éléments les plus politisés. Elle fait, aujourd'hui, un retour en force. Il est rare que l'on ne soit pas interpellé, ces derniers temps, par un chauffeur de taxi, un pseudo journaliste, qui traîne dans un salon de coiffure, ou un compagnon de voyage dans un wagon, à chaque sortie ou déplacement, et que l'on ne soit pas invité, avec une grande insistance, à exprimer son opinion sur la situation politique dans le pays et le rendement du gouvernement dominé par Ennahdha, le parti d'inspiration islamique, au pouvoir. Parfois, l'interlocuteur se montre agressif, menaçant, voire désagréable si on commet l'imprudence de le contrarier ou de contester ses arguments.

Les tristes individus qui se chargent de cette sale besogne sont facilement reconnaissables pour nous tunisiens. Ils ont le profil du métier. Ils sont inclassables. Ils ressemblent à rien, souvent des inconnus, non habitués des lieux, qui apparaissent et disparaissent, comme par enchantement, très mobiles et sans lieu de résidence ou de travail fixes. C'est ce caractère "incognito", volontairement "banalisé", qui permet de poser  le diagnostic. On se trompe rarement. Leur discours, aussi, ne laisse aucun doute. Volontiers primaire, truffé de partis pris, de mensonges, d'affirmations gratuites, et, surtout, et c'est assez caractéristique, d'un certain nombre d'idées forces, qui reviennent, sans cesse, presque à leur insu, dans leurs plaidoiries, comme des clichés, des lieux communs. Les plus fréquentes tendent à renforcer le sentiment d'infériorité et d'autodépréciation parmi la population: "la démocratie, n'est pas pour nous", "Ben ali, avait raison, il faut nous traiter comme des esclaves, on ne marche qu'avec les coups", et d'attribuer ce malheureux état de fait à notre condition d'arabes et musulmans, une calamité, une damnation que nous devons traîner toute l'éternité : "Nous les arabes nous sommes ...", "jamais nous ne serons un peuple civilisé". Il est, dès lors, inutile de se révolter, d'essayer d'échapper à notre triste sort, "on était mieux avant la révolution", "vivement le retour au bon vieux temps", car "rien n'a changé et rien ne changera, jamais"...

Dans les assemblées plus intimes, les fêtes de fiançailles, d'un retour du pèlerinage, ou simplement, à l'occasion d'une cérémonie religieuse ou mondaine, une simple réception entre collègues de travail, on se montre plus précis, on sort le grand jeu, on reprend les contrevérités et inventions de nos médias. Celles des tunisiennes qui vont faire la guerre, à leur manière, en Syrie, des jeunes tués dans le même pays, recrutés à la suite d'un endoctrinement par les nahdhaouis, des histoires à dormir debout, semblables à celle du Président de la République qui perçoit cinquante millions pour chaque article publié sur le site Web de la chaîne Qatarie Al Jazeera, ou des mystérieux documents qui prouvent l'implication du chef du gouvernement, actuel, dans l'assassinat des deux hommes politiques, Brahmi et Belaïd ... 

Ce matin je me suis trouvé piégé au milieu d'un de ces curieux cercles de discussion. Deux énergumènes s'époumonaient, en vain, pour se faire entendre et attirer l'attention de l'assistance. On me cherchait des yeux, pour obtenir mon approbation, mais je restai ostensiblement plongé dans mon journal. Un monsieur d'un certain âge surveillait, également, la conversation, tout en se gardant d'y participer. Un homme,  la soixantaine, avec une légère barbe grisonnante, protestait, par moments, avec une jeune dame, les allégations des deux provocateurs. Déçus, ils finirent par battre en retraite et s'éclipser aussi promptement qu'ils se sont manifestés.

L'un des buts de ce travail sur le terrain, de proximité, confié à la cinquième colonne de l'ancien parti unique, qui semble reprendre du service, est de façonner une  opinion publique hostile à la révolution et aux nouveaux dirigeants du pays. Il ne semble pas, cependant, avoir été atteint. Loin de susciter l'adhésion ou l'acquiescement de la population, la plupart des idées et slogans, ainsi propagés, pour la plupart repris à l'ancien régime, ne suscitent plus que le mépris et la désapprobation de la plupart des citoyens. La Tunisie profonde continue à résister aux balivernes d'une Tunisie superficielle, manipulée à souhait par une nébuleuse mafieuse de corrompus et corrupteurs, aujourd'hui démasqués et rejetés.

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