You are here

Un début difficile pour le dialogue national

Le dialogue national a mal démarré. Des trois présidents, un seul, Ben Jaafar, le Président de la Constituante, a exprimé son enthousiasme et son soutien au Quartet des organisations nationales qui le parrainent. Laareyedh, l'actuel chef du gouvernement, considéré, pourtant, comme faisant partie de l'aile modérée d'Ennahdha, a, quant à lui, appelé les participants à se montrer à la hauteur et ne pas céder aux calculs politiciens.

Il a répété, en martelant ses mots, qu'il ne confiera le pays qu'entre des mains sûres. Marzouki, le Président de la République, a été, également, très franc, en rappelant la précarité de la situation économique actuelle et les risques de sa détérioration, sous l'effet de la pérennisation de la crise. De graves conséquences peuvent en résulter sur le gagne-pain quotidien de centaines de milliers de tunisiens, a-t-il averti, mettant tous les protagonistes devant leurs responsabilités. De nombreux représentants de l'opposition, dont Caid Essebsi, le président de Nidaa Tounès, ont quitté la salle du Congrès lors de l'allocution des trois Présidents, marquant ainsi le peu de respect qu'ils ont pour les nouvelles institutions, mises en place après les dernières élections.

De nombreux incidents ont marqué la journée, qui s'est déroulée dans une lourde ambiance de suspicion, de méfiance et d'accusations. Une grande tension et beaucoup de confusion ont régné  aux premières heures de la rencontre, après le refus de la Troïka de signer la feuille de route, qui ne devrait, pourtant, servir que comme un point de départ aux discussions. La Troïka a réussi à modifier une des clauses du document qui stipulait que le gouvernement doit, obligatoirement, démissionner, à la fin d'un délai de trois semaines, du début des négociations. Selon Abassi, le Secrétaire Général de la Centrale Syndicale,  "obligatoirement" a été supprimé du texte. Pour R. Ghannouchi, le Président d'Ennahdha, qui aurait, finalement, signé la feuille de route, la démission du gouvernement n'aura lieu qu'après la "finalisation de la phase de transition". Le CPR, a, par contre, refusé de la parapher, même après les amendements apportés. De même pour deux autres formations, qui ne sont pas au pouvoir, dont celui d'Al Aridha, rebaptisé, Courant de l'Amour, par son fondateur, Hamdi, un ancien dissident, résident à l'étranger. Un jeune député, appartenant à son mouvement, fortement représenté dans les zones démunies, a réussi à émouvoir tout le pays en dénonçant, les larmes aux yeux, l'attitude d'exclusion et de mépris du Quartet face à sa formation, très évocatrice de celle de l'ancien régime et ses acolytes à l'égard des citoyens des régions défavorisées. Il a rappelé, à ce propos, que son parti s'est classé deuxième, après Ennahdha, du point de vue du nombre de voix remportées, au cours du dernier suffrage du 23 octobre.

Les artifices de la cérémonie, la présence des trois Présidents, la transmission, en direct, à la télévision nationale, de la séance d'ouverture, n'ont pas réussi à dissiper le scepticisme et les sentiments de frustration, et de grande lassitude des tunisiens, déjà, très pessimistes, quant aux chances de réussite de l'initiative. L'ampleur et la sévérité des différends qui opposent la Troïka à ses détracteurs ont éclaté au grand jour. Les possibilités d'un rapprochement entre les points de vues des deux camps paraissent minimes, quasi inexistantes. Bien difficile, en effet, de trouver un terrain d'entente entre deux factions dont l'une, l'opposition, est bien décidée, malgré ses nombreux et récents déboires, à prendre le pouvoir, de gré ou de force, à ses adversaires et à renverser tout le processus qui a abouti à leur ascension politique. La condition, préalable, sine qua none, à sa participation au dialogue national, la démission du gouvernement actuel et son remplacement par une formation de technocrates, apolitiques, n'est, pour de nombreux tunisiens, qu'un prélude à un coup d'état civil ou armé qui reportera la date des prochaines élections aux calendes grecques. Ce scénario qui hante les esprits d'une grande partie de la population, depuis le coup d'Etat réussi d'Egypte, ne semble pas, cependant, inquiéter, outre mesure, le parti Ennahdha, dominant, au pouvoir. Son attitude, jugée défaitiste, voire équivoque face aux revendications de l'opposition, est critiquée par des formations politiques fidèles au processus de transition démocratique, qui le croient en danger. Ennahdha est accusée de trahison et de connivence avec Nidaa Tounès, un parti qui  regroupe l'ancien establishment. Elle peut, cependant, se targuer de réelles et tangibles victoires remportées, dernièrement, sur le plan sécuritaire, et la mise hors la loi d'Ansar Chariaa, un réseau terroriste dont les attentats ont amplement et curieusement profité à l'opposition.

Pour Mekki, l'actuel ministre de la santé, de l'aile dure d'Ennahdha, la tenue de la réunion d'hier a été un succès pour son parti, qui a réussi, selon lui, à empêcher une frange de l'opposition, la plus radicale, à la faire échouer. Une tentative a été menée, dans le même but, quelques jours avant la date du Congrès, et a consisté en des "révélations" sur l'implication du parti Ennahdha dans l'assassinat des deux hommes politiques Belaid et Brahmi. Les nombreuses inexactitudes et erreurs qui ont entaché les déclarations des investigateurs de l'Instance de la Recherche de la Vérité sur les des deux attentats (IRVA), les falsifications qui ont porté sur les documents exhibés, divulgués du ministère de l'intérieur, et les multiples démentis apportés par les personnalités mises en cause, dont certaines de l'étranger, ont transformé toute l'action, menée avec beaucoup de précipitation et d'improvisation, en un fiasco politique retentissant, symptomatique de l'état de confusion et de désespoir de ceux qui l'avaient conçue et exécutée.

Malgré les difficultés, les incertitudes, les tunisiens ont, jusqu'à maintenant, su raison garder et faire preuve de beaucoup de lucidité et de sang froid, refusant de céder à la panique et de se laisser manipuler par des médias qui ont tout essayé pour leur faire peur et douter de leur Révolution. Les dernières manifestations de l'opposition et les gesticulations de la Centrale Syndicale ne l'ont guère impressionnés. Bien conscients des manigances et conspirations qui se trament à l'étranger contre leur pays, il sont bien déterminés à les déjouer en restant unis et barrer la route à toute voix extrémiste quel que soit son discours idéologique ou religieux.

 

Group content visibility: 
Use group defaults