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L'escapade de Paris

Lors de son passage, hier,  à la télévision, sur les plateaux de Nessma, en territoire médiatique ennemi, Rached Ghannouchi a affiché un large sourire de satisfaction, lorsqu'on lui avait posé la question sur sa rencontre avec BCE. Un sourire que d'aucuns ont trouvé forcé, peu convaincant, mais qui n'était pas, en tout cas, destiné à démentir la rumeur - loin de là -, relayée par les médias, d'une entente entre les deux hommes, sur la gestion de la crise

actuelle et un partage, à l'amiable, du pouvoir entre les deux grands pôles politiques, qui comptent, réellement, dans le pays, les islamistes et l'ancien establishment tunisois, représentés, respectivement, par Ennahdha et Nidaa Tounès.

Rached Ghannouchi cherchait, visiblement, à enfoncer le clou, et a insisté sur les bonnes relations, très amicales, qui le lient, désormais, à l'ancien premier ministre, après leur escapade à Paris où ils se sont rencontrés récemment, dans la plus grande discrétion. Pour faire vrai, Rached Ghannouchi a solennellement affirmé que son mouvement n'entend pas présenter un candidat aux prochaines élections présidentielles et critiqué la loi sur l'immunisation de la Révolution, inopportune, a-t-il déclaré. BCE, qui vient de renter dans le pays, après un séjour en France, pour "problèmes de santé", n'a eu, jusqu'à maintenant, aucune déclaration officielle sur son entrevue avec le président d'Ennahdha. Sans doute attend-il le meilleur moment pour donner à son entrée en scène le maximum d'effet afin de s'accorder le beau rôle, dont il a toujours rêvé, celui du sauveur de la nation, l'incontournable homme de la situation.

Rached Ghannouchi n'a pas cherché à rassurer les spectateurs qui le suivaient sur le petit écran, quant à l'issue de la crise politique actuelle que traverse le pays. Faisant, par moments, profil bas, sur la défensive, il a, même donné l'impression de vouloir jeter l'éponge, et saisir la première occasion pour abandonner la partie, pendant qu'il est encore temps. Une fausse attitude pour faire réussir une habile manœuvre destinée essentiellement à gagner du temps et laisser passer l'orage ou la traduction d'un sentiment réel de peur et d'isolement d'un homme, rudement mis à l'épreuve poussé dans ses retranchements ? Le retour en Egypte des pro-Moubarak au pouvoir et la répression sanglante des islamistes, après le coup d'Etat militaire, ont de quoi jeter un froid dans le dos des partisans d'Ennahdha et de ses alliés en Tunisie, qui commencent à douter, sérieusement, devant les molles réactions de l'occident, du soutien de ce dernier aux nouveaux régimes, démocratiquement élus, du printemps arabe. La Troïka ne peut courir le risque de refuser la proposition de l'Union Européenne. Elle sait que BCE est probablement le candidat préféré de l'Occident pour la Présidence du pays, et que ce dernier parie sur son héritage Bourguibien pour lui faire jouer le rôle d'un Bouteflika tunisien. Elle sait aussi que son accès au pouvoir ouvrira les grandes portes à un retour de l'ancien establishment au pays et sa nébuleuse mafieuse d'affairistes prédateurs. Consciente des difficultés du moment, elle espère, cependant, en acceptant l'accord de Paris, se mettre, provisoirement, à l'abri d'un coup de force civil ou militaire qui prendra prétexte d'un autre assassinat et permettra, comme en Egypte, un retour de la dictature. Son principal souci, dans l'immédiat est de ne pas quitter le pouvoir en catastrophe, suite à un soulèvement populaire ou un mouvement d'insubordination et d'achever, avec les l'honneurs, sa mission de doter le pays d'une constitution, d'élire une nouvelle instance supérieure indépendante des élections et de fixer une date pour le prochain scrutin présidentiel et législatif. Dans l'attente d'une reprise de l'élan révolutionnaire dans un monde arabe en ébullition et une situation géopolitique des plus instables, elle peut tabler, à l'extérieur sur quelques amitiés solides, particulièrement l'Allemagne et la Turquie, et à l'intérieur, sur la discipline de ses partisans ainsi que l'effritement des forces de l'opposition, dont l'unité et la cohésion seront durement mises à l'épreuve avec l'approche des échéances électorales. 

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