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Une Femen des premières heures

Il y a quelques années, dans un café chic, style européen, au cœur de Tunis, vers dix heures du matin, j'attendais un ami, les yeux plongés dans mon journal, quand je fus, soudain, arraché à ma paisible lecture par la voix d'une femme en colère qui débitait un flot impressionnant d'insultes et de grossièretés face à l'assistance, en majorité masculine, surprise et gênée. Je levai les yeux. Il s'agissait d'une jeune, la trentaine ou moins, frêle, en jean, la chemise largement ouverte, les cheveux courts, coupe garçonne. 

" Salauds, vicieux, crapules ... Vous aimez bien me ... Je le vois à vos yeux! Je vais vous servir ! Régalez-vous ! Rincez-vous l'œil !", criait-elle, visiblement en proie à une terrible crise d'agitation, dévisageant un à un les clients qui baissaient les yeux, pantois. A ce moment le serveur du café qui semblait bien la connaitre l'insulta, "Va-t-en sale P...", et marcha sur elle menaçant, pour la chasser dehors. Le voyant arriver, elle sauta rapidement sur une chaise et d'un seul coup enleva le haut, faisant apparaître deux petits seins tristes d'oppression et de misère, frémissant de détresse. Elle fut rapidement maitrisée par le personnel de l'établissement, avant qu'elle n'enlève le bas, puis livrée à deux agents de police qui se sont rapidement dépêchés sur les lieux. 
Je me suis rappelé cette histoire vraie, ces derniers jours après l'exhibition du femen devant le palais de justice. A l'époque je n'ai pu réprimer une larme de compassion pour ce petit bout de femme, que la misère a obligé à se prostituer et qui dans un geste de rébellion contre les lois implacables du monde sordide, où elle a été condamnée à vivre par une société injuste et hypocrite, n'a pas trouvé mieux que de se livrer à cette étrange exhibition. Les femmes aux yeux tristes, rebelles ou soumises, affamées, battues, terrorisées, j'en ai vu des centaines, à ma consultation et dans la rue, au hasard d'un furtif croisement du regard. Ni les Femen ni nos services sociaux, ni nos femmes démocrates ne se souciaient de leur sort ou leur venaient en aide. 
Celles qui ont manifesté, les seins en l'air, devant le palais de justice, ne les représentaient pas. Elles les ont trahies, en volant leur cause qu'elles ont grandement desservies.

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