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Manmoutech !

J'ai vu le film de Nouri Bouzid, “Beautés voilées” ou “Millefeuille” (“Manmoutch”, “Que je ne meure jamais !”). Le metteur en scène, qui a écrit lui-même le scénario et le dialogue, a tenu à laisser son empreinte tout le long des 90 minutes de la durée de son œuvre-testament. L’auteur traite, dans son film, de la révolution, de l'intégrisme religieux, de la condition de la femme tunisienne, mais surtout il semble avoir voulu en faire un réquisitoire contre une société, qu'il n'a jamais portée dans son cœur. 

Le procès qu'il lui fait est implacable. A travers le quotidien sordide de deux jeunes filles, amies (l’une voilée, l’autre pas), serveuses dans un fastfood, il décrit une société éclatée, minée par la pauvreté, la corruption, les inégalités sociales, et un conflit perétuel entre le moderne et le traditionnel, le religieux et le non religieux, les jeunes et les moins jeunes, les hommes et les femmes. Une société où règnent les préjugés, la suspicion et l'incompréhension au sein de la même famille, entre la mère et sa fille, le frère et sa sœur, le père et son garçon, le mari et sa femme. Une société où les hommes sont absents, effacés, dominés par de grosses matrones, castratrices, qui écrasent de leur poids, fille, mari et gendre, et font régner d'une main de fer les lois rigides de la tradition, défendant bec et ongles un ordre implacable, répressif, qui ne laisse aucune place à l’individu, et sa liberté. 
Zeineb a fini par trouver un compromis avec son fiancé qui voulait lui imposer le voile. Aicha, son amie, celle qui le portait, a fini également par se réconcilier avec elle-même et retrouver sa dignité bafouée. Les deux amies ont récupéré l'accordéon d'un sans domicile fixe, un antisocial (rôle tenu par le metteur en scène, lui-même), retrouvé mort, à l'aube, dans le quartier, et dont le cadavre a failli atterrir dans les décharges publiques, pour chanter, dans la dernière séquence du film, drapées de l'emblème national, au-devant de la foule des manifestants, une des chansons favorites du disparu, qui s'intitulait "Que je ne meure jamais !". 
Le metteur en scène semble ainsi, à la fin du film, vouloir faire ses adieux à son public et laisser un ultime message aux tunisiens : continuez à chanter l'amour et la vie et ne renoncez jamais à votre juste combat pour la liberté, quitte à vivre en marge d'une société, injuste et archaïque. 
C'est, à ne pas en douter, une solution bien extrême. Le regard de Nouri Bouzid sur la société tunisienne ne semble pas avoir beaucoup évolué, depuis son premier long métrage. Aujourd'hui, Il donne l'impression d'être en retard d'une génération. Celle qu'il décrit, probablement la sienne, est en voie de disparition. Les nouvelles mères ne sont plus aussi castratrices, les pères, aussi absents. Les rapports entre les deux sexes ne sont plus aussi conflictuels. Les tabous ne sont plus aussi puissants. La virginité avant le mariage perd de plus en plus de son intérêt. La société a bien évolué. Bien d'interdits et de verrous ont sauté. Voilées et non voilées réclament, aujourd'hui, leur droit à porter le voile ou à l'enlever, sans avoir à rendre compte à personne de leurs choix. Chacun réclame son droit à mener le mode de vie qu'il a choisi, en ascète ou en libertin, en dévot ou en mécréant. Tous les politiques doivent accepter cette nouvelle réalité et cesser de vouloir dicter leur volonté, dans un sens ou dans un autre, à la population.

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