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Une émission choquante

J'ai regardé l'émission de jeudi soir sur Ettounissia. Ce n'était pas en réalité un débat mais un réquisitoire haineux et revanchard contre la révolution et ses partisans. Rien n'a été laissé au hasard pour obtenir le plus d'impact possible et susciter chez le spectateur, et à son insu, un sentiment d'angoisse, de peur, de doute et de rejet pour tout le processus révolutionnaire, rendu responsable de la situation dans le pays; dont on a brossé, d'une façon bien exagérée, un tableau très alarmant.

Le citoyen, non averti, devant le petit écran, croyant assister à un débat, une discussion, un simple échange d'idées, fut l'objet d'une opération de mystification caractérisée. Le débat n'était qu'un prétexte. Il s'agissait, en réalité, beaucoup moins d'expliquer, d'aider le spectateur à comprendre, à se faire une opinion, que de l'émouvoir, l'empêcher de réfléchir et de trancher en faveur d'une thèse plutôt que d'une autre, en toute objectivité et d'une façon éclairée. Le programme était bourré de messages hostiles au pouvoir élu, véhiculés par les gestes, les intonations de l'animateur, et ses remarques, impertinentes et déplacées, et par des slogans et images chocs d'émeutes, de flammes, de voitures calcinées et de chaos, répétées plusieurs fois, pour obtenir le maximum d'effet. Les séquences accompagnées d'un fond sonore effrayant, cherchaient  à faire peur, à provoquer des prises de position et des réactions émotionnelles, parfois contraires aux propres intérêts ou aux convictions de l'interlocuteur. Elles étaient projetées en guise d'intermèdes, préparés pour la circonstance, d'une douteuse objectivité, qui ponctuaient savamment les discussions, à chaque pause, pour balayer des esprits tout ce qui pouvait rester des arguments des deux invités, ministres, qui se sont prêtés à ce simulacre de débat et dont les répliques souvent interrompues, ne pouvaient, hélas, se mesurer, en puissance, à l'effet des spots projetés, et leur grand impact sensoriel.

La puissante machine audiovisuelle, transformée, par un usage incontrôlé et illicite, en un formidable outil de manipulation, d'aliénation, de domination intellectuelle et émotionnelle, d'interdiction de la pensée et de la libre expression,  véhiculait une violence formidable, d'un inégal pouvoir de répression, qui a fortement chargé l'atmosphère sur le plateau télévisé. Une violence qui était, de loin, bien plus pernicieuse, car insidieuse et torpide, que celle, primaire, beaucoup moins élaborée, de cet adolescent salafiste, piégé par les virtuoses de la communication présents dans le studio, qui ont honteusement profité de l'impétuosité de son âge, son inexpérience et sa formation rudimentaire aussi bien politique que religieuse. La scène était tout aussi grotesque que la présence des deux membres du gouvernement qui jouissent, pourtant, du respect d'un grand nombre de tunisiens. Leur attitude très conciliante face au déroulement inqualifiable de l'émission était à bien d'égards inacceptable. Elle a confirmé, encore une fois, la passivité et la naïveté, désespérantes des nouveaux responsables qui ont contribué, grandement, durant ces derniers mois, à la détérioration progressive et désolante de l'autorité de l'Etat, de la crédibilité des institutions et de l'image du pays.

L'organisation des débats politiques télévisés obéit à des règles strictes, bien connues, qui garantissent aux participants des deux camps opposés, une neutralité totale du média, sa direction et ses journalistes. L'insertion, au milieu de l'émission de documentaires, mises au point, rapports et autres interventions téléphoniques, doivent faire l'objet d'un accord explicite, au préalable de toutes les parties.  Il est étonnant que ni le syndicat des journalistes ni les membres de la défunte INRIC, n'ont émis la moindre critique sur le contenu de l'émission de jeudi soir sur Ettounissia, qui diffusait un matériel de propagande digne des plus grandes dictatures, en violation flagrante des règles élémentaires de l'éthique professionnelle.