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La politique de la peur

Certains de nos médias montrent, depuis quelques temps, un goût prononcé, morbide, pour le sordide, le malpropre, le crasseux et le dégoûtant. Ils raffolent des émissions et faits divers où l'on relate, avec force détails, des histoires de meurtres, de mutilation et de torture, des plus horribles. En plein écran, des images d'épouvante sont diffusées pendant des heures de grande écoute, où sont affichés, sans pixellisation, des cadavres démembrés, calcinés, des visages étouffés, bleutés, défigurés par la douleur, des corps déchiquetés, de vieillards et d'enfants.

Les reportages où l'on s'attarde, longuement, sur la pauvreté et la misère, où l'on dépeint avec minutie la souffrance et la déchéance de quelques damnés de la terre, luttant pour leur survie dans des conditions extrêmes, où l'on montre des foules en colère, révoltées, sont devenus quasi permanents; un leitmotiv dans les documentaires et bulletins d'information.
Ces spectacles ne sont pas neutres. Ils contribuent à provoquer chez le citoyen, par le truchement du discours, cru et brutal et de l'image brute, à la limite du supportable, un sentiment d'insécurité, de grande détresse, d'anxiété et de stress important. Une sorte de conditionnement crée une certaine dépendance psychologique à l'égard de ces médias et leurs programmes, proportionnelle à la violence de leur contenu. Le récepteur espère, à chaque fois, guetter, le danger, le comprendre et le prévenir. En réalité il ne fait qu'augmenter son désarroi et son sentiment d'impuissance. Progressivement, il développera une perception, très menaçante, de son environnement qui le rend agressif et violent.
Parfois, un coupable, un ennemi est explicitement, ou implicitement, désigné, lors de ces diffusions : un parti politique, une institution ou un corps de métier, dont l'évocation s'associera, par un remarquable processus de conditionnement pavlovien, au sentiment désagréable de peur, de dégoût, d'indignation et de colère, provoqué par les stimulations audiovisuelles. L'instrumentalisation outrancière de la dernière affaire de viol est, vue sous cet angle, bien instructive. Sous le prétexte de condamner un viol, on a cherché à faire peur, d'une façon délibérée à une classe de tunisiennes, fragilisées, psychologiquement, par les changements rapides et imprévus des conditions sociales et économiques, survenus après la révolution. En leur faisant croire qu'elles sont, désormais, devenues la cible préférée, non seulement des extrémistes religieux, mais de tout le nouveau système politique, avec son appareil policier et judiciaire, et qu'elles sont, exposées, à chaque moment, à un danger permanent d'agressions graves, physiques ou sexuelles, on a tenté, par le biais de la terreur, de provoquer chez elles un réflexe de rejet viscéral et d'une extrême violence de la révolution et de tout le processus qui a entraîné la disparition de l'ancien système. Certains experts des campagnes d'opinion et des manipulations psychologiques de masse, espèrent, ainsi, faire accepter, progressivement, le retour de l'ancien régime, à une population qui, dans l'espoir de se débarrasser de son stress permanent, finira par accepter de troquer sa liberté contre sa sécurité.