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Une trêve au sommet

On ne peut, franchement, rester insensible à la sincérité, le courage et la grande honnêteté intellectuelle de notre Président de la République qui a reconnu, sans détours, que l’effet pervers du pouvoir est, parfois, à l’origine de bien de déboires et erreurs d’appréciation. En avouant  qu’il n’est pas, lui-même, immunisé contre ce mal, il a admis, d’une façon presqu’explicite, que certaines de ses dernières initiatives n’étaient pas, peut-être, bien inspirées...

Les spectateurs, qui suivaient en direct son discours, ont, probablement, pensé à sa dernière tournée dans le gouvernorat de Gafsa, truffée de nombreuses promesses, peu réalistes, aux habitants de la région, et qui avait laissé une fâcheuse impression d’un déplacement à visée purement électorale. Ils se sont, peut-être, aussi, rappelés, de la fameuse émission de télévision, sur une antenne tunisienne privée, qui a fait découvrir aux tunisiens, pour la première fois, le palais de Carthage et le quotidien de son illustre locataire. Une émission dont le contenu et le timing n’étaient guère innocents et qui a volé la vedette au président du mouvement islamiste qui passait, en même temps, sur la première chaîne nationale.   

En quelques mots, dans un style précis et succinct, le Président a brossé, en arabe littéraire, un tableau de la situation politique, actuelle, dans le pays, telle qu’il la perçoit et a énuméré les principales étapes qui restent, selon lui, à franchir, au cours de cette période de transition. En réaffirmant son attachement à la coalition tripartite, « la seule voie possible », selon ses propres termes, et en donnant la priorité à la réalisation des objectifs de la révolution, il a rassuré une grande partie des tunisiens qui, à un certain moment, ont craint le pire, redoutant que la crise entre le Chef du Gouvernement et la Présidence n’aboutisse à l’implosion de la troïka et l’instabilité politique, au grand bonheur de la contrerévolution.

Les tunisiens ont retrouvé, en la personne de leur président, le militant intransigeant, de grande rigueur morale tel qu'ils l’avaient connu, dans sa lutte contre la dictature. Ils étaient, eux aussi, prêts à oublier la regrettable querelle qui l’a opposé à son allié politique, le Chef du Gouvernement islamiste, au sujet de l’extradition, vers son pays, dans des circonstances controversées, de l’ancien premier ministre libyen. Une affaire qui n'avait, en réalité, guère passionné la rue. 

Le message télévisé de Dr. Marzouki, adressé au peuple tunisien, a été précédé par de nombreuses rencontres et échanges de vues, avec des figures nationales de différents horizons, politiques et idéologiques. Evoquant ces multiples prises de contact, il s’est dit frappé par les craintes, qu’il a jugées excessives et infondées, exprimées par de nombreuses personnalités de l’opposition, qui redoutaient une hégémonie du parti d’inspiration islamique, de plus en plus puissant. De nombreuses voix ont mis en garde, en effet, ces derniers temps, dans les médias, contre un tel danger, dénonçant un déséquilibre de forces, trop important, entre les principaux protagonistes politiques du pays, en faveur du parti d’obédience religieuse. Son président, lors d’un débat télévisé, répondant à de telles appréhensions, s’est contenté de faire remarquer que sa formation n’est pas responsable des insuffisances de ses adversaires ; qu’il a appelés, sur un ton condescendant, à s’unir et resserrer leurs rangs, pour le succès de l’expérience démocratique, dans le pays.

L’intervention télévisée du Président ne semble pas, cependant, avoir réussi à dissiper le sentiment de peur chez l’opposition et une bonne partie de la population, suscité par le comportement, jugé hégémonique, des islamistes au pouvoir. Le Chef de l'Etat, lui-même, sans pouvoirs réels, donne l’impression d’être très à l’étroit dans ses fonctions, incapable, malgré ses affirmations, de faire le contrepoids, nécessaire, à ses alliés islamistes. Il sort de cette crise, encore plus affaibli et isolé. Mais il sait qu’il n’a pas d’autres choix s’il veut garder, un tant soit peu, quelque influence sur les évènements, que de continuer à soutenir la coalition tripartite, puisqu’il ne peut compter ni sur son propre parti, ni sur la gauche, trop faibles et divisés. C’est, paradoxalement, dans son propre camp qu’il reste le plus contesté. Ses tentatives de séduire l’opposition laïque, moderniste, restent, en effet, jusqu’à maintenant, vaines. Issue en majorité des régions citadines aisées, snob et très attachée à ses préjugés de classe favorisée, elle continue à reprocher au Président, ses racines modestes, ses goûts simples et ses penchants jugés populistes. Elle semble lui préférer l’ancien premier ministre, un tunisois, élégant, baroudeur, dont les liens avec l’establishment et les milieux d’affaires de l’ancien régime, ne semblent pas l’effrayer.

Pour l’instant, et en attendant le prochain duel, plus que probable, entre les islamistes et le Président, espérons que sa prise de position fera, provisoirement, taire toutes les voix, dans l’opposition et au sein, même, de son parti, qui poussent à la confrontation avec les islamistes. Un conflit au sein de la Troïka n’est pas, à l’heure actuelle, dans l’intérêt de la nation et ne peut servir que les nostalgiques de l’ancien régime, de plus en plus inquiets, face aux succès récents du gouvernement et l’amélioration, indéniable, de la situation politique et économique dans le pays, que le Président, fair-play,  n’a pas manqué de souligner.