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Science et Transparence

Dernièrement, et après l'épilogue, heureux, qu'a connu le feuilleton du Climategate, des voix se sont élevées parmi les milieux scientifiques pour appeler à une plus grande « ouverture » dans les rapports entre la communauté scientifique et le grand public.

La tradition académique veut que l'homme de science soit jugé par ses pairs (peer review). Ces derniers ont toujours été les seuls habilités à juger la qualité scientifique de son travail, la pertinence de son argumentation et son respect des régles d'éthique et de déontologie scientifiques. L'affaire du Climategate a vu l'entrée en scène d'un nouvel acteur, inattendu : l’Internet et sa Blogosphère. Les panels d'experts qui ont eu à juger l'affaire du Climategate et qui ont innocenté les scientifiques incriminés en affirmant n'avoir décélé aucune falsification de résultats ou manipulation des données, ont, néanmoins, sévèrement critiqué l'attitude de ces scientifiques à l'égard d'un grand nombre de profanes de la blogosphère qui se sont saisis de l'affaire et ont dénoncé le manque de transparence de l’ensemble des travaux menés et publiés. Les panels d’experts britanniques ont appelé la communauté scientifique à ne pas s’aliéner l’opinion publique et mettre en péril sa confiance et sa sympathie. Il est vrai que l’affaire a éclaté à la suite d’un acte délictueux, répréhensible, à savoir le piratage de l’ordinateur d’un des scientifiques et la publication du contenu de ses messages électroniques sur le Net, à son insu. Il est également vraisemblable que la campagne médiatique, déclenchée contre les scientifiques mis en cause, ait été inspirée, encouragée ou même organisée par de puissants groupes d’intérêt hostiles à des travaux qui peuvent mettre leurs dangereuses pratiques industrielles en question. Mais abstraction faite de ces deux réserves, les ambiguités contemporaines de la relation de l’homme de science avec le public des non initiés, celui des profanes, ont été mises au grand jour à l’occasion de cette affaire. Il est en effet remarquable que, contrairement à d’autres scandales récents mettant en cause des hommes de science, aucune accusation d’un conflit d’intérêt n’a été portée contre ces scientifiques. La Blogosphère et les panels d’experts, implicitement, reprochaient aux scientifiques leur attitude hautaine et leur refus de discuter des détails méthodologiques avec des non initiés. Il est plutôt simpliste de ne voir dans cette affaire qu’une diabolisation des scientifiques et une discréditation de la science orchestrées par d’obscures forces hostiles. Les chercheurs et hommes de sciences ont longtemps été les gourous, les intouchables, les vénérés de nos sociétés modernes. Leur position a été comparée à celle des sorciers et guérisseurs des sociétés dites primitives ou des représentants de l’autorité écclésiastique au moyen âge. Ils sont les détenteurs du Savoir donc du Pouvoir. Les Dieux de la Science semblent, de nos jours, avoir perdu un grand nombre de leurs fidèles. Un vent de révolte souffle parmi leurs sujets, moins respectueux et plus méfiants. La science n’est plus un temple vénéré qui n’est accessible qu’aux cercles de plus en plus restreints des spécialistes. Les masses réclament leur droit à comprendre, à contrôler, à vérifier, à intervenir et ne se contentent plus d’un rôle passif d’admiration et d’obéissance. L’éclosion de l’Internet et la mise à la disposition du grand public d’une masse énorme d’informations et d’analyses, jadis inacessibles et jalousement gardées, ont, à mon avis, rendu le grand public plus critique et plus exigeant. La blogosphère a donné un poids réel à un nombre de voix qui n’ont pas peur de remettre en cause les dogmes et de s’attaquer aux tabous. Ce phénomène est particulièrement perceptible en médecine. Des malades scrutent le Web à la recherche de nouveautés thérapeutiques, d’avis diagnostiques ou pronostiques qu’ils opposeront à leur médecin et utiliseront pour discuter le traitement ou les investigations qui leur sont proposés et leur bien fondé. La démocratisation de l’accès au savoir et aux avis contradictoires des experts scientifiques est en soi une garantie d’une plus grande transparence… mais on constate, cependant, et paradoxalement, une érosion du capital de confiance et de respect dont jouissaient les scientifiques.

La transparence serait-elle nuisible à la science ? Il est possible que la découverte de l’étendue des alliances et connivences entre certains milieux des affaires et les milieux scientifiques ait quelque peu terni l’image du monde de la science. En effet, est bien révolue l’époque du scientifique solitaire dans son laboratoire, désintéressé et objectif. Il est rare que les hommes de science, aujourd’hui, ne soient pas liés, d’une manière directe ou indirecte, à une quelconque partie qui les soutient financièrement et, en contrepartie, oriente leurs travaux et tire profit de leurs découvertes. La science aujourd’hui est loin d’être désintéressée. Les enjeux sont importants. Plusieurs scandales, accusations, révélations plus ou moins sensationnelles de gros profits illicites tirés à la suite de pseudo-découvertes, de pseudo-résulats scientifiques et d’avis biaisés d’experts de tout bord, ont inévitablement placé la communauté scientifique dans le collimateur de la blogosphère qui la soupçonne de duplicité et d’affairisme. En effet, les soupçons d’une exploitation de la science et de son énorme crédit à des fins de gains mercantiles, parfois même illégitimes, ont été hélas renforcés par de nombreux exemples récents, dont le plus connu est celui de la gestion controversée de la pandémie de la grippe porcine. Les panels d’experts se sont timidement exprimés en faveur d’une plus grande implication de la communauté scientifique dans un effort de relation publique destiné à améliorer son image de marque. Ils ont appelé à une plus grande ouverture de l’homme de science à son environnement social. Le problème, à mon avis, ne peut être résolu que par l’assainissement des rapports entre le monde industriel et financier et les milieux scientifiques et une transparence totale des transactions et accords entre les deux parties.